La societe bahianaise ... vue par nous !

LA SOCIETE BAHIANAISE … VUE PAR NOUS !

 

Evidemment, nous n’avons pas tout vu du Brésil. Nous n’avons pas vu les favelas, nous n’avons pas vu grand-chose en dehors de l’Etat de Bahia, et même en dehors de Salvador. Nous n’avons pas vu grand-chose des rapports et des conditions de travail, notamment dans les grandes industries sur la côte et dans l’intérieur… La liste pourrait être longue.

Il s’agit donc seulement de notre simple (et rapide… on vous détaillera en rentrant si cela vous intéresse) point de vue de 2 Français, venus vivre un an à Salvador de Bahia, habitants dans un quartier plutôt aisé (Barra). Nos commentaires ne concernent que cette ville, et non le Brésil en général, qui fait la taille d’un continent : ce serait aussi prétentieux de s’estimer pouvoir parler de la vie à Manaus (Amazonie) en ayant vecu à Salvador que de considérer que l’on connaît la vie à Kiev parce qu’on habite Lille.

 

 

4 classes sociales

 

Même si Bahia n’est peut-être pas le pays le plus dépaysant du monde, leur modèle de société est quand même radicalement différent du notre. On pense pouvoir découper la société bahianaise en 4 classes :

 

-          la classe richissime. Sans doute encore plus riches que les plus riches des Français. Dirigeants de grandes compagnies ou hauts fonctionnaires, ils vivent dans des « condominios fechados », ces villas souvent gigantesques dans des domaines privés immenses ultra-sécurisés, où chaque invité doit présenter une pièce d’identité (et payer, même s’ils sont de la famille) pour rentrer. Ils sont évidemment tous blancs. Notre connaissance de ce monde si particulier est très limité, seule Sarah a eu l’occasion d’y aller une fois.

 

-          la classe aisée, qui regroupe un certain nombre de fonctionnaires et salariés au statut reconnu (professeurs d’université, employés de banque…). Ils vivent généralement dans des hauts immeubles des quartiers « chics » de Salvador tels que Vitoria, Barra ou Campo Grande. Avec des revenus entre 1500 et 3000 reais par mois, ils n’ont pas le pouvoir de dépenser sans compter ni le luxe de la première classe citée, mais ont accès à la grande majorité des biens de consommation. Nous connaissons bien cette classe, puisque c’est celle que l’on fréquente. Il existe une certaine diversité de types d’individus au sein de cette classe : certains sont plus ouverts que d’autres, mais de façon générale, il y a une envie forte d’afficher extérieurement sa richesse, et globalement un sentiment de peur vis-à-vis des habitants des favelas, et surtout la croyance que ces derniers sont des fainéants, qui ne veulent pas travailler. La population est majoritairement blanche.

 

-          la classe en difficulté : elle travaille, souvent énormément, pour joindre les deux bouts. Les personnes appartenant à cette classe n’ont pour la majorité pas de statuts (donc pas de système d’assurance), et quand ils en ont un leur salaire n’est guère plus élevé que le salaire minimum officiel (415 reais par mois, soit 170 euros). Pour cette population qui vit parfois dans des hauts immeubles de quartiers moins réputés, parfois dans des favelas, le « reste à vivre » après le paiement du loyer, de la nourriture, des déplacements professionnels et des factures de gaz, d’eau et d’électricité, est quasiment nul… voir négatif. D’où le cumul fréquent de plusieurs emplois. La solidarité familiale (tout le monde sous le même toit) peut alors être salutaire. On retrouve dans ces catégories les portiers, les techniciens de surface, les caissiers, les chauffeurs de taxis, les vendeurs ambulants (et les loueurs de chaises et parasols) sur les plages… La population est très majoritairement noire.

 

-          la pauvreté absolue : et à Bahia comme dans le reste du Brésil (c’est un peu moins vrai au Sud), la pauvreté ne sévit pas à moitié. Pour la plupart, les personnes appartenant à cette classe travaillent aussi mais leur salaire est ridiculement bas : les ramasseurs de canettes, par exemple, touchent 3 reais (à peine plus d’un euro !) pour 60 bouteilles ramassées, soit l’équivalent d’une journée de travail. Les trieurs de poubelles, vendeurs de bouteilles d’eau aux feux tricolores, certains vendeurs ambulants ne bénéficiant pas d’un point de vente favorable… une quantité de « petits » boulots qui ne permettent pas de vivre décemment. Il faut ajouter dans cette classe les mendiants. Cette classe-là vit quasiment toute dans les favelas (ou dans la rue, car même dans les favelas on paye un loyer) de la ville et sont évidemment très vulnérables. Car, en plus de souffrir pour certains d’entre eux de malnutrition et de nombreuses maladies (hygiène de vie catastrophique : pas d’égoût, souvent pas d’électricité et d’eau courante, eau stagnante,…) et d’être méprisés d’une société qui a peur d’eux, les habitants des favelas sont victimes des affrontements entre bandes rivales qui « tiennent » leur « zone ». Il faut y rajouter les actions de la police dans les favelas : très largement corrompue, elle est partie prenante des trafics mais s’en prend régulièrement à la population, et assassine nombre d’habitants par abus de pouvoir. Les chiffres hallucinants d’assassinats à Salvador viennent de là, et ne concernent pas (ou vraiment de façon accidentelle) les deux premières classes. Par ailleurs, il n’est pas difficile de comprendre dans ce contexte que le trafic de drogue, bien plus rentable que tous ces petits jobs si mal payés, soit privilégié par certains habitants des favelas. La prostitution « de masse », y compris d’enfants, est également une dramatique réalité. Le Brésil est d’ailleurs la deuxième destination pour le tourisme sexuel (après la Thailande). Recife est la destination la plus « prisée » au Brésil, mais Salvador n’est malheureusement pas en reste.  Pourtant, il nous semble qu’une bonne partie de la population de ces favelas résistent à exercer ce type d’activité, et vivent de fait dans des conditions tout simplement intolérables. Cette classe est composée quasi-exclusivement de noirs.

 

Sans avoir de chiffres précis, on estime grossièrement que :

-          la classe richissime représente 5% de la population

-          la classe aisée représente 20% de la population

-          la classe en difficulté représente 35% de la population

-          la pauvreté absolue représente 40% de la population

 

 

Une société de valets et peu mélangée

 

Ces classes, compte tenu de leurs divergences extrêmes, peuvent-elles vivre ensemble ? A vrai dire, elles s’évitent la plupart du temps.

 

La première classe vit complètement en autarcie. Encore qu’à Salvador, ils n’ont pas inséré de commerces et de services qui permettraient de ne plus sortir du tout de leurs « condominios fechados », contrairement à Rio ou Sâo Paulo où des condominios gigantesques constituent des villes à eux tout seuls, avec tous les commerces et services nécessaires : il est parfaitement possible de ne plus mettre un pied en dehors de son condominio. Et ce modèle de ville close pour ultra-riches qui désirent s’enfermer a eu un succès impressionnant : il est donc question d’en développer d’autres à Rio et Sâo Paulo, et pourquoi pas ailleurs… 

 

La classe aisée s’enferme elle dans des grands immeubles, les mêmes que nous trouvons hideux en France et desquels on veut fuir pour avoir sa maison, mais qui, ici, sont très prisés. En fait, ces grands immeubles (nous vivons dans l’un d’entre eux) assurent un certaine sécurité grâce à la présence d’un portier 24h/24, et compte tenu de la peur de la classe aisée envers les classes qui lui sont inférieures, c’est un atout majeur. Mais cela ne les empêche pas de faire appel à des femmes de ménage (qu’ils paient une misère) venant des classes inférieures. En général, le discours est le suivant : la personne aisée considère que la personne qui la sert ou l’aide est travailleuse, et qu’elle mérite de s’en sortir, mais qu’elle est une exception dans sa classe sociale. Ben tiens… Les relations entre classe aisée et classe moyenne en difficulté se fait donc dans l’immeuble, puisque la seconde classe citée sert la première.

 

Un sociologue, André GORZ, affirme qu’avec le développement de services à la personne, la France est en train de devenir une « société de valets ». Cette expression peut faire débat en France, mais elle convient parfaitement à la société brésilienne : en clair et en caricaturant à peine, les noirs servent les blancs.

 

C’est vrai dans les immeubles, mais aussi à la plage, en tout cas celle de Barra, l’une des plus belles plages de la ville. Les blancs y sont sur-représentés. En revanche, tous les vendeurs ambulants, les loueurs de chaises et parasols, vendeurs de bière… sont noirs. Ceci dit, les noirs aussi profitent du plaisir de la plage, mais souvent sur d’autres plages, dans des quartiers plus populaires, comme la plage de Ribeira. Quand nous y allons, nous sommes quasiment les seuls blancs.

 

Même chose pour les loisirs : pour la classe aisée, il y a bien sur la plage (mais pas n’importe laquelle…), mais aussi les bars branchés, les boîtes de nuits, le shopping (véritable attraction en soi : Carla et Karla, nos deux ex-colocataires, y passaient régulièrement leur dimanche entier : il faut dire que c’est climatisé, qu’il y a de nombreuses animations comme, en ce moment, une mini-patinoire en plein centre commercial, et que cela permet de ne pas se mélanger avec d’autres classes : en fait, le centre commercial vend des biens, mais aussi des loisirs et de la sécurité, ce qui est important dans une société qui a peur), le cinéma, les livres et les musées pour ceux (et ils sont assez peu nombreux au Brésil) que la culture intéresse : le prix pour accéder à la culture est d’ailleurs extrêment élevé au Brésil.

Tandis que pour la classe en difficulté, les loisirs s’orientent davantage vers les bars plus populaires, certaines plages, les concerts gratuits… Quant à ceux vivants dans une pauvreté absolue, il s’agit évidemment de tout ce qui ne coûte rien (mis à part la cachaça et la bière, très peu cher au Brésil). 

 

Pour finir, les contacts de la classe aisée avec la pauvreté absolue sont minimes : on voit des ramasseurs de canettes sur la plage et dans la rue (et ce sont souvent des enfants…), d’autres qui dorment par terre, des mendiants… Mais c’est tout (et c’est déjà pas mal pour les esprits sensibles). Mais on ne se fait pas de doutes : ce n’est rien à côté de ce qui peut être donné à vivre dans une favela (même si là aussi, toutes ne sont pas logées à la même enseigne). Dernière chose : bien que la sachant corrompue, la classe aisée fait l’apologie de la police, qui selon eux assurent la sécurité dans les lieux publics face aux dangers d’agression des « méchants malhonnêtes des favelas ». Lorsque, en mars, la police a fait grève quelques jours, le quartier de Barra est devenu désert !

 

 

Quelle cohésion sociale ?

 

De telles coupures dans une société entraînent nécessairement son lot de violences, et le Brésil bat malheureusement tous les records en la matière. Mais elle touche très inégalitairement les différentes classes sociales : ce sont les pauvres qui subissent très largement les conséquences de ces violences, notamment dans les favelas.

Comme dit précédemment, quand on fait partie de la classe aisée, on peut tout à fait mener une vie « à l’européenne », en profitant des nombreux loisirs de la société de consommation, et oublier que la pauvreté absolue est au coin de la rue. Que ceux qui veulent venir au Brésil ne s’inquiètent pas : en appliquant des règles élémentaires de bon sens et de sécurité, on ne risque pas plus sa vie au Brésil qu’à Paris.

 

Comment expliquer que tant de gens vivant dans une telle misère ne s’organisent pas pour défendre leurs intérêts et enfin se faire une place dans cette société qui les rejette et les laisse mourir (il n’y a pas d’autre mot) à petit feu ? C’est une vraie question, que l’on s’est posée de nombreuses fois, mais qui n’est pas encore élucidée. Après plusieurs mois de vie à Salvador, on peut juste avancer quelques éléments d’explications :

 

-          D’abord, on réfléchit mieux quand on a le ventre plein. Sans quoi la première préoccupation de la journée reste de savoir comment pouvoir manger dans la journée, avant d’envisager à s’organiser pour améliorer, sur le long terme, la situation.

 

-          Ensuite, il existe à Bahia un sentiment de fatalité extrêmement fort, dont la religion (très forte ici) est en partie responsable. Cela explique sans doute pour une bonne part la gentillesse et le calme des bahianais : toujours le sourire aux lèvres, on a le temps, faut pas se presser, si c’est en panne c’est en panne, on ne peut rien y faire (et s’il y la queue à un supermarché, on discute avec le voisin plutôt que de gueuler sur le caissier) … Cette fatalité a un côté sympathique indéniable : nettement moins de grincheux qu’en France, de gens qui se plaignent pour un rien… Mais cette qualité se transforme selon nous en énorme travers quand il empêche d’envisager toute évolution de la société. « C’est comme ça… ». Les noirs ont toujours été pauvres, ils sont pauvres parce qu’ils sont noirs… C’est une donnée qui semble immuable, et les bahianais cherchent à se sortir de la pauvreté d’abord … en devenant moins noir ! (il faut se marier avec plus blanc que soi).  

 

-          Ce que l’on pourrait appeler « l’esprit jeito ». Le mot « jeito » n’existe pas dans le vocabulaire français, mais est omniprésent dans le langage bahianais : il signifie une façon détournée de résoudre un problème. Il traduit un manque à la fois de règles et d’égalité des chances qui permettraient à chacun d’atteindre ses objectifs par des moyens légaux. De fait, chacun essaie de s’en sortir via des moyens détournés : cela concerne autant le riche industriel qui souhaite se construire une résidence secondaire au bord de la plage (et qui préférera la corruption au permis de construire), que l’habitant des favelas qui cherchera un moyen de trouver de l’eau ou de quoi manger.

 

-          Il existe quand même des points communs à ces habitants, qui assurent une certain lien à l’ensemble de la société : on peut citer bien sur le football, qui joue un rôle important dans cette société, mais aussi la religion (catholique, protestant, candomblé…) très forte dans toutes les couches de la société. On peut aussi citer le culte du corps : tous les brésiliens font tout ce qu’ils peuvent pour mettre en valeur leur corps : ceux qui en ont les moyens se ruent vers la chirurgie esthétique (il existe même des crédits à la consommation spéciaux pour ça !) et vers les instituts de beauté, tandis que la orla (la route qui longe la cote) est envahie de gens faisant leur footing. Et tout ce travail s’affiche bien sur à la plage ! La tchatche, aussi, est un point commun à beaucoup de brésiliens. Et puis, cette capacité à essayer de profiter au mieux de leur journée, en riant, en étant de bonne humeur, malgré leur condition qui, d’un point de vue européen, pourrait faire penser qu’il n’y a pas de quoi rire. Mais c’est sans doute à mettre en relation avec leur fatalisme. Enfin (et ça peut être pris comme de l’éthnocentrisme de notre part… on assume !), très peu de bahianais nous ont proposé une lecture critique de leur société Oui, comparé aux français, les bahianais ne semblent pas s’interroger sur l’évolution de leur société et de leur devenir propre. Mais cela découle bien sur aussi de leur fatalisme.

 

 

Réflexions sur la société française

 

Disons-le clairement : après un voyage au Brésil, on est content d’être français : on a une sécurité sociale, une relative égalité des chances… C’est une chance, et on a le sentiment que l’on en doit beaucoup au sens critique français.

Ce dernier peut certes paraître énervant (pour ne pas dire plus…) au premier abord : par rapport aux bahianais, la proportion des français qui ralent, tirent la gueule, se plaignent à longueur de journée de leur situation… est bien plus élevée. D’après ceux ayant vécu à Bahia et qui sont déjà rentrés en France, c’est le plus dur à vivre quand on rentre du Brésil (bien avant le climat !). Et pourtant, les bahianais ont incontestablement bien plus de raisons de se plaindre que les français. Oui mais voilà, c’est sans doute ce foutu tempérament de râleur et d’éternel insatisfait qui nous a permis d’éviter jusqu’ici les inégalités brésiliennes (même si le facteur historique est évidemment aussi à prendre en compte).

On compte sur ce sentiment pour que les français soient vigilants face aux réformes que souhaite faire passer notre président… pour que ce qui nous est apparu à Bahia comme une grande chance de la société française (sécurité sociale et relative égalité des chances) soit encore une réalité à notre retour !

 

 

Point de vue de la classe aisée bahianaise sur les sociétés européennes

 

Il ne s’agit que du point de vue de la classe aisée bahianaise, et non pas de toute la société bahianaise.

 

Il existe un sentiment ambigu envers les sociétés européennes : d’un côté, il y a un sentiment de rejet vis-à-vis de ce continent qui a fait tant de dégâts sur le continent sud-américain, qui se couple d’un sentiment d’infériorité et de l’impression que les européens continuent à les « regarder de haut », voir à les mépriser.

Mais d’un autre côté, ils sont très attachés à accéder à l’image qu’ils se font de la société européenne. Or cette image est en grande partie fausse, car façonnée par les tapages publicitaires : par exemple, les patisseries appelées « petits gâteaux » font fureur dans la classe aisée, persuadée qu’il s’agit d’une spécialité française (et pourtant, jamais vu ce type de pâtisserie chez nous !) : belle réussite marketing ! De même, ils sont convaincus que les européens passent leur dimanche dans les centres commerciaux.

Globalement, tout ce qui fait européen (et surtout français) fait chic, et est donc envié : cela va du café (sans sucre, c’est la classe, car il parait que c’est typiquement européen) aux noms donnés aux grands immeubles de notre rue : « Marseille », « Bretagne », « Versailles»… Le meilleur reste encore l’immeuble « Bois de Boulogne », fièrement mis en valeur en lettres dorées (s’ils savaient la connotation que ça peut avoir en France…).  

 

Enfin, la classe aisée de Bahia est convaincue qu’elle est pauvre par rapport aux européens : on est pourtant bien placé pour vous dire que les Bahianais aisés ont à Bahia un pouvoir d’achat au moins égal à la majorité de Français vivant en France ! Pour une partie de cette classe, ce sentiment justifie le droit de nous arnaquer à chaque occasion, que ce soit au restaurant ou lors du paiement du loyer (une autre variante du « jeito » !).

 

 

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